Paulette DK DJIMAN

Pourquoi les coûts d’un projet d’infrastructure évoluent entre l’étude préliminaire et l’exécution

Dans le monde des projets humanitaires, il existe une croyance tenace : si les coûts augmentent entre la conception et l’exécution, c’est qu’il y a eu une erreur quelque part. Soit dans la conception, soit dans le chiffrage, soit dans la supervision. Cette croyance est non seulement inexacte dans de nombreux cas — elle est aussi dangereuse, car elle pousse les acteurs terrain à minimiser ou dissimuler des évolutions qui sont souvent normales et justifiées.

Cet article propose une lecture technique et honnête de ce phénomène. Pourquoi les estimations initiales divergent-elles parfois significativement des coûts réels ? Quels sont les facteurs qui expliquent ces évolutions ? Et comment les intégrer dans une démarche de qualité et de transparence ?

1. L’estimation préliminaire : une photographie, pas une vérité définitive

Toute estimation de coût en phase préliminaire est construite sur un ensemble d’hypothèses — parfois explicites, souvent implicites. Ces hypothèses sont faites à partir des données disponibles au moment de l’étude : données géologiques parcellaires, accès terrain limité, quantités approximatives, prix unitaires basés sur des références historiques.

Dans le secteur de l’hydraulique rurale et du WASH en Afrique subsaharienne, ces estimations préliminaires sont réalisées dans des conditions souvent contraintes : délais courts, informations géographiques incomplètes, zones difficiles d’accès. Il serait illusoire d’attendre une précision parfaite à ce stade.

❝  Une estimation préliminaire a une précision de l’ordre de ±20 à ±30% dans les bonnes conditions. Sur le terrain humanitaire, cette fourchette peut être plus large encore.  ❞

2. Les facteurs techniques d’évolution des coûts

Sur le terrain, l’emplacement théorique d’un ouvrage — défini sur carte ou en bureau — doit souvent être révisé lors des visites de site. Des obstacles imprévus (propriété foncière, distance par rapport aux habitations, contraintes d’accès pour les engins), des résultats géophysiques défavorables, ou simplement une meilleure optimisation hydraulique peuvent justifier de déplacer un point d’eau, une borne-fontaine ou un château d’eau.

Ce repositionnement peut impacter les longueurs de conduites, les profils d’altitude et donc les calculs de pression, voire les diamètres nécessaires. Autant de modifications qui se répercutent sur le métré et le coût.

Les études géophysiques (résistivité électrique, sondages électriques verticaux) permettent de mieux caractériser le sous-sol et d’optimiser l’implantation des ouvrages. Mais elles révèlent aussi des réalités qui n’étaient pas anticipées : profondeur de la nappe plus importante que prévue, présence de couches rocheuses, variation de la transmissivité hydraulique.

Ces informations, cruciales pour la conception technique, peuvent entraîner des ajustements significatifs : augmentation de la profondeur des forages, renforcement du cuvelage, modification de la pompe et du système d’exhaure. Chaque ajustement a un coût.

Entre la conception préliminaire et le démarrage des travaux, les quantités sont précisées et souvent augmentées. Des raccordements supplémentaires sont identifiés lors des enquêtes ménages, des tranchées plus longues sont nécessaires, des ouvrages de protection non prévus initialement s’avèrent indispensables.

3. Les facteurs contextuels propres à l’humanitaire

Au-delà des facteurs purement techniques, les projets humanitaires sont soumis à des contraintes contextuelles qui n’existent pas dans les projets de développement classiques ou les marchés publics conventionnels.

Ces facteurs ne sont pas des excuses. Ce sont des réalités opérationnelles que tout professionnel WASH doit intégrer dans sa compréhension de la gestion de projet.

Légende — Impact :   Élevé (±20–30% et +)    Moyen (±10–20%)    Faible (±5–10%)

4. Ce que dit le contrôle qualité

Dans une démarche rigoureuse de contrôle et assurance qualité, l’évolution des coûts n’est pas simplement acceptée — elle est anticipée, tracée et justifiée. Cela suppose de mettre en place dès la phase de conception des mécanismes formels : provisions pour aléas, révisions périodiques des estimations, et procédures claires de remontée d’information en cas de dérive.

Les projets qui gèrent bien leurs coûts ne sont pas ceux qui ne connaissent pas de dépassement — ils sont ceux dont les équipes détectent les dérives tôt et les communiquent de manière structurée à leurs parties prenantes.

Un écart budgétaire n’est pas forcément une erreur de calcul. C’est souvent le reflet d’une réalité terrain que les données préliminaires ne pouvaient pas entièrement saisir.

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